Dix autres langues que vous ne connaissiez pas

Les 6 ou 7 000 langues qui sont parlées dans le monde ont toutes quelque chose d’intéressant. Alors pourquoi ne pas continuer la liste de la dernière fois pour montrer quelques unes des caractéristiques insolites que peuvent avoir les langues ?

Ket

Le ket est une langue du centre de la Sibérie. Il n’y a plus que quelques centaines de personnes qui savent le parler et c’est le dernier survivant de la famille des langue ienisseïennes, qui comprend 6 langues connues.

Le ket risque malheureusement de ne pas faire long feu. C’est dommage, parce qu’il a peut-être des choses à nous apprendre sur l’histoire des langues. En effet, les langues ienisseïennes pourraient être apparentées aux langues na-dené, une famille de langues d’Amérique du Nord dont la plus connue est le navajo.

L’hypothèse des langues dené-ienisseïennes ne fait pas l’unanimité chez les linguistes. Mais contrairement à de nombreux liens farfelus voire pseudoscientifiques qui ont pu être proposés (turc-japonais, basque-géorgien, basque-n’importe quoi d’autre), cette hypothèse a des preuves qui tiennent la route pour l’étayer, même si elles ne sont pas suffisantes pour être tout à fait convaincantes.

Les langues dené-ienisseïennes au XVIIe siècle.

En tout cas, si c’est avéré, il s’agit du premier lien démontré entre des langues d’Amérique et des langues d’Eurasie (si on exclut bien sûr les langues qui ont traversé l’océan avec la colonisation et les langues eskimo-aléoutes, parlées dans le nord de l’Amérique mais qui débordent un peu de l’autre côté du détroit de Béring).

Une vidéo sur les Kets, en russe et en ket.

Araki

L’araki est parlé sur la petite île du même nom au Vanuatu. C’est une langue menacée d’extinction à court terme : seules 8 personnes le parlaient en 2010. C’est dommage, parce qu’il a une caractéristique unique : c’est l’une des très rares langues au monde à avoir des consonnes linguo-labiales (trois pour être précis).

Une consonne linguo-labiale, c’est un son réalisé avec le bout de la langue contre la lèvre supérieure. Très peu de langues en ont : peut-être moins d’une dizaine, dont la plupart sont parlées au Vanuatu. Je n’ai pas réussi à trouver pourquoi ces consonnes sont si rares, mais mon hypothèse (peut-être complètement bidon) est que ces sons, même s’ils ne sont pas très difficiles à prononcer, sont plutôt fatigants et on a vite fait de les remplacer par quelque chose qui demande moins d’efforts.

Je ne sais pas si c’est plus clair avec un dessin.

Anecdote surprenante : en faisant des recherches, je suis tombé sur un livre de phonétique articulatoire qui affirme que Britney Spears fait des L linguo-labiaux.

Écoutez des enregistrements en araki.

Toda

Le toda est parlé par un millier de personnes vivant dans le sud de l’Inde, dans le Tamil Nadu. C’est une langue dravidienne, c’est-à-dire qu’il est apparenté à des langues parlées essentiellement dans le sud de l’Inde, notamment le tamoul, le kannada et le télougou.

Il est remarquable par sa prononciation, avec un riche inventaire de consonnes (si j’en crois Wikipédia). Si vous n’arrivez pas à rouler les R, n’apprenez pas le toda parce qu’il a 6 R roulés différents.

Écoutez un enregistrement en toda.

Kalmouk

La Kalmoukie est une région du sud de la Russie qui a deux langues officielles : le russe et le kalmouk, celui-ci étant parlé par une minorité de la population (seulement 80 000 personnes). Le kalmouk n’a rien à voir avec les langues voisines : c’est un proche cousin du mongol. Il est parfois classifié comme un dialecte de l’oïrat, une langue parlée dans l’ouest de la Mongolie et le nord-ouest de la Chine – et en Kalmoukie. Il y a donc une langue mongole parlée en Europe de l’Est, à des milliers de kilomètres de la Mongolie.

La Kalmoukie a aussi la particularité d’être la seule région d’Europe où la religion majoritaire est le bouddhisme.

Elista, la capitale de la Kalmoukie.

Un extrait d’une émission télévisée en kalmouk.

Griko

Le grec est divisé en plusieurs dialectes parlés dans différentes régions de Grèce et à Chypre – et aussi en Italie. En effet, le griko est un dialecte grec parlé par peut-être 10 000 personnes dans deux petites régions du sud de l’Italie, dans le Salento et en Calabre, entouré de langues romanes. Le griko est toujours partiellement compréhensible pour les Grecs, même s’il a évolué séparément pendant des siècles et qu’il a été influencé par l’italien.

Les endroits où on parle griko.

Un enregistrement en griko de Calabre. Ne parlant pas grec, je ne peux pas trop juger – pour moi ça ressemble à du grec avec un accent italien.

Le griko n’est d’ailleurs pas la seule langue qui n’a rien à voir avec l’italien parlée par des petites communautés en Italie : on trouve aussi l’arbëresh, un dialecte albanais, et le croate du Molise, apparemment assez éloigné du croate de Croatie.

Cornique

Le cornique est une langue celtique proche du breton et du gallois, parlée en Cornouailles, au sud-ouest de l’Angleterre. Les dernières personnes à le parler comme langue maternelle sont mortes au XVIIIe ou XIXe siècle. Mais un mouvement pour ressusciter le cornique a vu le jour au début du XXe siècle. Et avec succès : on trouve aujourd’hui quelques centaines de personnes qui le parlent couramment, dont des enfants élevés en cornique. En 2010, l’Unesco a changé le statut du cornique de « éteint » à « en situation critique », ce qui est loin d’être idéal pour sa survie à long terme, mais cela suffit à en faire un rare exemple de langue ressuscitée.

Le recul du cornique de 1300 à 1750.

Une vidéo en cornique.

Nuxalk

Le nuxalk (ou bella coola) est une langue salish – une famille de langues du nord-ouest des États-Unis et du Canada. Le nuxalk est parlé par 1600 personnes en Colombie-Britannique. Il est tout à fait remarquable par sa prononciation : il comporte des mots constitués uniquement de consonnes, à un tel point que certains linguistes se demandent si la notion de syllabe a un sens dans cette langue. On trouve ainsi des mots tels que [tʰɬ] (fort), [skʷʰpʰ] (salive) ou [pʼχʷɬtʰ] (cornouiller de Suède – une espèce de plante à fleurs). Grâce à la grammaire du nuxalk, on peut même en dériver le mot [xɬpʼχʷɬtʰɬpʰɬːskʷʰt͡sʼ] (alors il avait eu en sa possession un cornouiller de Suède). Si vous ne connaissez pas l’alphabet phonétique international, retenez juste que c’est une suite incroyable de consonnes que je n’ose pas essayer de prononcer (je ne suis pas tout seul chez moi et ça ressemblerait à lhlphhllphkchch).

Écoutez une liste de mots sans voyelles en nuxalk (en qualité malheureusement assez mauvaise). Vous pouvez comparer avec la liste des mots.

Féroïen

Le féroïen (parfois aussi appelé féringien en français) est sans doute la moins connue des langues scandinaves. Parlé par 80 000 personnes, c’est la langue officielle des îles Féroé, un archipel de la mer du Nord rattaché au Danemark.

À l’écrit, le féroïen est relativement compréhensible pour les Islandais. Vous le reconnaîtrez facilement à certaines lettres : ð, ø ou encore ý. (Le féroïen n’a pas la lettre þ utilisée en islandais ; l’islandais, quant à lui, utilise ö au lieu de ø.) La prononciation est en revanche très différente. L’orthographe féroïenne a l’air assez complexe : par exemple, g peut se prononcer /k/, /t͡ʃ/ (comme tch en français), /j/ (comme y en français), /w/, /v/ ou pas du tout.

Malgré leur petite taille, les îles Féroé sont riches en accents locaux. Les lignes indiquent des différences de prononciation de certains sons. On les appelle des isoglosses.

Une vidéo en féroïen. Les Féroïens, bien que peu nombreux, sont très actifs culturellement et font par exemple beaucoup de musique.

Isan

L’Isan est une région du nord-est de la Thaïlande où on parle la langue du même nom. L’isan est proche du lao (lui-même assez proche du thaï), si bien que les gens qui parlent ces langues peuvent assez bien se comprendre mutuellement. Si j’en parle, c’est parce que j’ai été surpris d’avoir appris son existence récemment : l’isan, parlé par 20 millions de personnes, est loin d’être une petite langue.

Une vidéo en isan.

ǃXóõ

Et enfin, le meilleur pour la fin : le ǃxóõ (ou taa), sans aucun doute la langue la plus bizarre de cette liste. Il s’agit d’une langue khoïsan (qui n’est pas une famille de langue mais un terme générique pour « langue d’Afrique australe avec des clics et qui n’est pas bantoue ») parlée par 2 500 personnes au Botswana et en Namibie. Elle détient le record du monde du nombre de consonnes : le dialecte de l’ouest en aurait jusqu’à 164, dont 111 clics – une analyse un peu plus simple donne seulement 87 consonnes dont 43 clics.

Les clics sont des claquements de la langue ou des lèvres et ils ne sont utilisés que dans certaines langues d’Afrique australe (et une langue d’Australie dont j’ai parlé la dernière fois). Vous en aurez entendu parlé si vous avez vu le film Les dieux sont tombés sur la tête. Le ǃ dans le nom de la langue indique d’ailleurs un clic.

L’usage immodéré des clics en ǃxóõ en fait la langue la plus inhabituelle que j’aie entendue. Écoutez un peu cet enregistrement (la partie en ǃxóõ commence à la moitié). Et vous pouvez lire une transcription pour vous aider.

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