Accents circonflexes et réformes orthographiques

Il y a quelques jours (hier, pour être précis), divers médias ont rapporté qu’une nouvelle orthographe serait enseignée dans les écoles à partir de la rentrée prochaine. Les réactions outrées ne se sont pas fait attendre : les accents circonflexes vont disparaître ! C’est du nivellement par le bas, ça nuirait à la beauté du français, de mon temps on apprenait à écrire correctement, pourkoi pa ékrir kom sa ou simplifier les maths parce que c’est trop dur, tant qu’on y est ?

Quelques précisions essentielles :

  • La réforme en question date de 1990 et a été largement ignorée. L’Académie française accepte toujours les deux orthographes.
  • Le gouvernement n’y est pour rien. L’Académie française ne fait aucune loi, et ses propositions n’engagent que ceux qui les acceptent.
  • La raison pour laquelle on en parle subitement 25 ans après, c’est que les éditeurs de manuels scolaires ont décidé d’appliquer la réforme (que l’éducation nationale recommandait depuis 2008).

Que dit la réforme ?

Contrairement à ce que l’on a pu entendre, l’accent circonflexe ne va pas disparaître. Les principaux changements sont les suivants (la liste complète est sur Wikipédia) :

  • L’accent circonflexe est supprimé uniquement sur I et U (cout, maitre, diner), sauf dans les cas où il permet de distinguer le mot d’un homophone (mûr) et dans certaines terminaisons verbales.
  • Le pluriel des mots composés est simplifié : on met simplement un s à la fin (des après-midis).
  • Certains mots composés perdent leur trait d’union (portemonnaie, weekend).
  • Des bizarreries orthographiques sont corrigées : « charriot » prend un r de plus pour être conforme à « charrue » et « charrette », « nénufar » s’écrit avec un f parce que le ph n’a aucune raison d’être (ce mot est d’origine arabe ou persane, pas grecque).

C’est loin d’être la première réforme orthographique du français. Une réforme plus importante en 1835 a entre autre changé le pluriel des mots en -nt (avant on écrivait « des changemens ») et remplacé oi par ai selon la prononciation des mots (d’où l’« ancien françois »).

Pourquoi (ne pas) réformer l’orthographe du français

Dans l’ensemble, je suis pour la simplification de l’orthographe du français. Comme je l’ai expliqué dans mon dernier article, l’écriture n’est pas la langue, mais un système artificiel qui représente une langue. Son but est de permettre la transcription de la parole, et pas de savoir qui est le plus doué pour se rappeler qu’il y a un n à « rationalité » mais deux à « personnalité » ou connaître la différence entre un cuisseau et un cuissot. Vous aurez d’ailleurs remarqué qu’aucun des changements de la réforme de 1990 ne concerne la manière dont on parle le français.

L’une des raisons pour laquelle l’orthographe du français est si tordue, c’est l’étymologie : de nombreuses lettres muettes étaient prononcées il y a quelques siècles, et l’écriture est en retard sur la parole. Temps s’écrit comme ça parce qu’il provient du latin tempus. L’orthographe a d’ailleurs parfois été délibérément compliquée pour mieux respecter l’étymologie (on écrivait tens en ancien français), mais parfois avec des erreurs : le d de poids n’a rien à faire là, parce que ce mot vient du latin pensum.

Certains se sont plaints que la réforme fait disparaître l’étymologie (comme l’accent circonflexe qui indique souvent un ancien s), mais pour moi ce n’est pas un problème : si en français on écrit physique pour bien indiquer l’origine grecque de ce mot, en espagnol on écrit física et personne ne se plaint que ça détruit l’histoire de la langue.

La principale raison pour laquelle la réforme de 1990 est mal acceptée, selon moi, c’est l’habitude : j’ai l’impression que « cout », « ile » et « ognon » sont des fautes tout simplement parce que je n’y suis pas habitué. Mais même si je ne suis pas opposé, en principe, à une simplification de l’orthographe du français, j’y vois certaines difficultés :

  • Il est difficile de trouver une réforme qui mette tout le monde d’accord, étant donné que même les changements minimes sont mal acceptés. Ça risque de poser le même problème qu’en Chine : les caractères chinois ont été simplifiés dans les années 60, mais les caractères traditionnels sont toujours utilisés à Hong Kong, Macao et Taïwan. Du coup, il faut connaître les deux (comme si apprendre l’écriture chinoise n’était pas assez difficile comme ça).
  • Une réforme trop extrême, une fois largement répandue, rendrait difficile à lire tout ce qui a été écrit en français avant celle-ci.
  • La prononciation du français dépend des régions. Pour moi, « patte » et « pâte » sont identiques, tout comme « brun » et « brin », mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Du coup, on ne peut pas simplement « écrire comme on prononce » d’une manière qui satisfasse tout le monde.
  • Certaines lettres muettes sont quand même utiles pour indiquer les liaisons, ainsi que certaines dérivations : est-il plus facile d’apprendre que « grand » a un d muet, ou de l’écrire « gran » et d’apprendre que le féminin « grande » prend un d qui semble apparaître de nulle part ?

Je pense cependant que ces problèmes n’empêchent pas les les réformes graduelles, comme celle de 1990.

Dans les autres langues

Le français est loin d’être la seule langue à l’orthographe difficile : c’est aussi le cas, bien sûr, de l’anglais, mais aussi de langues exotiques telles que le thaï, le tibétain et le bengali. Ces trois dernières ont emprunté beaucoup de mots au sanskrit en respectant l’orthographe d’origine : résultat, le tibétain est bourré de lettres muettes, le bengali a plusieurs manières d’écrire les mêmes sons (la distinction entre plusieurs sons du sanskrit s’est perdue en bengali), et le thaï a le même problème, en plus de diverses évolutions phonétiques que n’a pas suivies l’écriture.

Quand la différence entre la langue parlée tous les jours et la langue officielle et perçue comme prestigieuse devient trop importante, cette situation s’appelle une diglossie : elle existe, à divers degrés, au Québec, dans le monde arabe ou pour le tamil. La Suisse alémanique est un autre exemple : on y parle des dialectes incompréhensibles pour quelqu’un qui a appris l’allemand standard, qui y est pourtant la langue officielle.

Mais il existe aussi des langues qui s’écrivent comme elles se prononcent. En finnois et en croate, on peut difficilement faire des fautes d’orthographe. (Je dis difficilement parce que je suis sûr qu’avec un peu d’imagination, on peut arriver à faire des fautes même dans une langue où l’orthographe serait parfaitement logique). En espagnol, tchèque, slovaque ou polonais, une fois que l’on connaît l’alphabet et quelques règles, on sait prononcer correctement n’importe quel mot ou presque. L’inverse est cependant moins souvent vrai : dans ces quatre langues, il y a parfois plusieurs manières d’écrire un seul son. Les Polonais font des dictées à l’école et les écoliers slovaques maudissent celui qui a eu l’idée d’introduire la lettre y dans leur langue (l’une des premières versions du slovaque littéraire n’avait pas cette lettre).

Pour en revenir aux réformes orthographiques, l’allemand aussi a eu une réforme récente (1996) qui a supprimé certaines difficultés. Malgré des critiques, elle a été globalement acceptée. Le russe, quant à lui, a eu une réforme importante en 1918 : quatre lettres ont été supprimées de l’alphabet et l’orthographe d’énormément de mots a été changée. Certes, une information étymologique a été perdue dans de nombreux cas, mais l’orthographe est devenue bien plus facile, et aujourd’hui il ne viendrait à personne l’idée d’utiliser l’ancienne orthographe (sauf par exemple dans des enseignes pour donner un côté traditionnel).

Le russe a d’ailleurs une particularité intéressante : dans cette langue, un o inaccentué se prononce exactement comme un a. Du coup, un mot comme vodá (eau) se prononce vadá. (Bien sûr, ça s’écrit normalement en cyrillique et l’accent n’est pas marqué, mais le principe est le même.) Il y a probablement des écoliers russes qui se demandent pourquoi on n’écrirait pas tout le temps a. C’est d’ailleurs ce qui se fait en biélorusse : on écrit toujours a et donc ce mot est écrit vada. (C’est d’ailleurs pour ça que le biélorusse ressemble beaucoup à du russe écrit plus phonétiquement). Mais au pluriel, dans les deux langues, l’accent change de place : vódy. Personnellement, je préfère apprendre que le mot s’écrit toujours avec un o plutôt qu’apprendre qu’il y a un a qui se transforme en o sans raison apparente. Ça ressemble beaucoup au problème des lettres muettes en français que j’exposais plus haut : je préfère avoir un peu plus de difficulté apparente mais qui reflète mieux la structure de la langue (orthographe dite morphophonémique).

Bref, en résumé, je suis plutôt pour des réformes graduelles de l’orthographe du français, dans l’esprit de la réforme allemande. Mais quelle que soit votre opinion sur le sujet, une chose est sûre : à mesure qu’il évolue, le français parlé va devenir de plus en plus éloigné du français écrit. Je me demande ce que ça va donner : peut-être que dans quelques siècles, une nouvelle forme de français standard sera codifiée.

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2 réponses

  1. plouf dit :

    Passionnant article, merci beaucoup !

  2. Louis Gugenheim dit :

    Ma lang m’apartièn je l’écri com je l’enten ! http://www.ortograf.net

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