Apprenti polyglotte

Des langues, mais aussi des voyages, de l’informatique et d’autres choses

Lisons en russe : Metro 2033

Au bout de plus de quatre ans d’apprentissage du russe, je me suis enfin décidé à lire un livre russe : Metro 2033 (Метро 2033) de Dmitri Gloukhovski (Дмитрий Глуховский).

Il s’agit d’un roman dystopique : après une guerre nucléaire, la surface de la Terre est devenue inhabitable pour les humains et les survivants se sont réfugiés sous terre, en l’occurrence dans le métro de Moscou. Les gens survivent comment ils peuvent, les stations de métro deviennent des États indépendants, et de nombreux dangers rôdent dans le métro : peste, néo-nazis, fanatiques religieux et créatures mutantes mystérieuses qui menacent la population. Le héros est jeune homme né peu avant la catastrophe qui se voit confier une mission qui le conduira dans tout le métro.

Le seul livre russe que j’avais essayé de lire avant était trop difficile pour moi, et je suis content d’être venu à bout de celui-ci. Ça m’a pris du temps : je crois que j’ai commencé et j’ai fini en août. J’avais parfois du mal à m’y mettre, je me disais « la flemme de lire en russe, ça va être difficile », mais une fois que j’étais lancé ce n’était pas si dur.

Il ne faut pas essayer de comprendre tous les mots, mais se concentrer sur le sens global : passer des heures à chercher chaque mot inconnu dans le dictionnaire serait trop pénible. Il y avait beaucoup de mots que je ne connaissais pas, mais je pouvais souvent deviner le sens approximatif grâce au contexte. Et puis j’ai appris pas mal de mots, dont du vocabulaire militaire et ferroviaire (maintenant je sais dire « lance-flammes » et « draisine » en russe…).

Et même si vous ne parlez pas russe, je vous recommande ce livre (en traduction), il est très intéressant. Mais prenez un plan du métro de Moscou pour pouvoir mieux suivre.

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Le congrès mondial d’espéranto en Slovaquie

Depuis que j’ai appris l’espéranto, il y a déjà neuf ans, beaucoup de choses que je n’aurais jamais imaginées me sont arrivées grâce à cette langue. L’une d’entre elle est d’avoir trouvé un travail en Slovaquie. L’essentiel du travail que je fais n’est pas directement lié à l’espéranto, mais c’était un peu moins vrai ces derniers temps : j’ai travaillé à l’organisation du 101e congrès mondial d’espéranto à Nitra, en Slovaquie.

Mes tâches principales étaient essentiellement la gestion du site et la traduction de brochures touristiques et des divers documents du slovaque à l’espéranto. Sur place, j’ai servi de technicien et de traducteur.

Mes impressions sont globalement semblables à celles du congrès de l’année dernière, qui a eu lieu à Lille. Beaucoup de choses étaient les mêmes : plein de participants (environ 1300) venus de tous les coins du monde, des conférences et des présentations sur plein de sujets, des spectacles, des excursions, mais aussi des discours interminables.

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European Youth Event

Le 20 et 21 mai, je suis allé à Strasbourg pour European Youth Event, apparemment traduit en français comme « Rencontres des jeunes Européens ». 7500 jeunes de toute l’Union européenne se sont réunis au siège du parlement européen pour débattre de toutes sortes de sujets concernant l’Europe.

Je n’y suis pas allé seul : nous étions 26 à représenter l’organisation mondiale des jeunes espérantophones. Notre but était de sensibiliser les participants à la question de la diversité des langues en Europe, qui est essentielle et pourtant assez rarement discutée. Pour ce faire, nous avons organisé plusieurs activités : un jeu de rôle sur la politique linguistique d’un pays imaginaire, deux introductions à l’espéranto et un quiz sur les langues en Europe, dont je me suis chargé. Vous pouvez faire le quiz, mais les questions sont très difficiles (le record est de 17/20, la moyenne était plutôt autour de 12).

Tous les participants avaient aussi la possibilité de participer à quelques activités au sein du parlement européen. J’en ai choisi trois :

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Polyglot Gathering 2016

Je viens de rentrer du Polyglot Gathering, une rencontre de 350 polyglottes et amateurs de langues qui se tient régulièrement à Berlin, et où j’ai passé quatre jours à parler dans toutes sortes de langues avec des gens intéressants et à assister à des conférences fascinantes. J’y étais déjà allé l’année dernière et j’attendais avec impatience la prochaine édition, et en arrivant je ne pouvais pas croire que ça faisait déjà un an. La plupart des observations que j’ai faites il y a un an sont aussi valables cette année, donc cet article ne sera pas aussi long que la dernière fois.

Le programme était très rempli (jusqu’à trois conférences en même temps), donc je n’ai pas pu aller à toutes celles qui m’intéressaient. Parmi les conférences auxquelles j’ai assisté, je peux citer : Lire la suite →

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Le hongrois

Depuis que je suis allé en Hongrie la première fois, je suis intéressé par la langue hongroise. Le hongrois, étant une langue finno-ougrienne, est un lointain cousin du finnois et de l’estonien, et les langues les plus proches du hongrois sont le khanty et le mansi, deux langues minoritaires parlées en Russie. Bref, quelle que soit votre langue maternelle, le hongrois ne ressemble à rien de connu. C’est pour cette raison que je trouve cette langue intéressante.

Lors de la rencontre polyglotte de Berlin, en mai dernier, l’un des sponsors a décidé d’offrir à chaque participant un manuel de langue de la série Teach Yourself de leur choix. J’ai donc décidé de commander un cours de hongrois pour m’y mettre enfin sérieusement.

Comme j’ai fini la dernière leçon la semaine dernière et que je viens de passer le week-end en Hongrie, je me suis dit que c’était le bon moment pour présenter cette langue.

La grammaire hongroise

La grammaire hongroise, à bien des égards, est très différente de celle du français. L’ordre des mots est souvent inversé : la date d’aujourd’hui est 2016. április 5. et le hongrois n’a pas de prépositions, mais des postpositions, qui se mettent après le mot concerné.

Le hongrois est une langue agglutinante, c’est-à-dire qu’il utilise beaucoup de suffixes là où on utiliserait des mots séparés en français. Par exemple, « dans ma ville » se dit a városomban : a est l’article défini, város veut dire ville, -om indique la possession de la première personne du singulier et -ban veut dire « dans ». Il existe de très nombreux suffixes qui peuvent se combiner, pour cette raison le hongrois est souvent présenté comme une langue logique – mais maintenant que j’y pense, beaucoup de langues sont présentées comme « logiques ».

Un trait intéressant du hongrois est l’harmonie vocalique : la plupart des suffixes ont deux ou trois formes qui dépendent des voyelles contenues dans le mot. Ainsi, város contient des voyelles dites sombres, et les suffixes qui suivent doivent avoir des voyelles sombres. Élet (« vie ») contient des voyelles claires, et « dans ma vie » se dit alors az életemben. Ce phénomène peut donner lieu à des mots avec beaucoup de e ou de a : halatatlan (« immortel ») et felejthetetlen (« inoubliable ») comportent deux versions différentes des mêmes suffixes. E est particulièrement fréquent et on peut même écrire des phrases entières sans utiliser une autre voyelle.

La possession est un domaine où le hongrois diffère radicalement du français. Elle ne s’exprime pas avec des pronoms (« mon », « ton », « son », etc.), mais avec des suffixes, comme on l’a vu plus haut. Le hongrois n’a pas de génitif, mais c’est l’objet qui est marqué : « le jardin de la maison » se dit a ház kertje, littéralement « la maison son jardin ». Le hongrois n’a pas de verbe « avoir » : pour dire « j’ai un chat », on dit « il y a mon chat » (van macskám).

En ce qui concerne les verbes, je ne mentionnerai que l’aspect le plus déroutant des verbes hongrois : l’existence de deux conjugaisons dites objective et subjective (ou définie et indéfinie), qui dépendent de l’objet :

  • Nézek egy filmet. (« Je regarde un film » – objet indéfini).
  • Nézem a filmet. (« Je regarde le film » – objet défini).

Il existe même un suffixe qui veut dire « je te » : nézlek, « je te regarde ».

Bien sûr, ce n’est qu’un petit aperçu des différences entre le français et le hongrois. Si vous voulez en savoir plus, Wikipédia a des articles incroyablement détaillés sur la grammaire hongroise.

Le vocabulaire hongrois

Comme le hongrois appartient à une famille différente de ses voisins, très peu de mots sont reconnaissables. Même les mots d’origine finno-ougrienne ont été rendus différents de leurs cousins finnois par des millénaires d’évolution : három (« trois »), à première vue, ne ressemble pas particulièrement au finnois kolme. De nombreux mots hongrois ont été empruntés aux langues slaves, germaniques et turques, et si j’en crois Wikipédia, 30 % du vocabulaire hongrois serait d’origine inconnue. Résultat : j’ai l’impression que la plupart des mots hongrois ont été générés aléatoirement.

Il est cependant amusant de reconnaître des mots slaves en hongrois, qui sont souvent un peu déformés. Voici quelques mots hongrois avec leur équivalent slovaque (les mots d’origine slave ont probablement été empruntés à un ancêtre du slovaque ou du slovène) :

  • asztal – stôl – table,
  • málna – malina – framboise,
  • ebéd – obed – déjeuner,
  • vacsora – večera – dîner,
  • csütörtök – štvrtok – jeudi,
  • péntek – piatok – vendredi,
  • pohár – pohár – verre (dans ce cas c’est le slovaque qui a emprunté au hongrois).

Un avantage du hongrois, c’est qu’il utilise beaucoup de mots composés, ce qui permet de reconnaître de nouveaux mots : par exemple, en réfléchissant un peu la première fois que j’ai rencontré fényképezőgép, j’ai compris que ça voulait dire « appareil photo ». Ce mot apparemment compliqué se décompose ainsi :

  • fénykép : photo (lui-même composé de fény « lumière » et kép « image »),
  • fényképez : photographier,
  • fényképező : photographiant,
  • fényképezőgép : machine photographiante.

Voici quelques autres exemples de mots composés :

  • cukorbetegség : diabète (« maladie du sucre »),
  • útlevél : passeport (« lettre de voyage »),
  • mozgólépcső : escalator (« escalier mouvant »),
  • repülőgép : avion (« machine volante »).

Bien sûr, tout n’est pas parfaitement logique : nővér, composé de « femme » et « sang », veut dire « grande sœur ». Le hongrois a d’ailleurs des mots distincts pour « grande sœur » et « petite sœur », « grand frère » et « petit frère ». Et je trouve amusant que le mot pour « expliquer » soit magyaráz – littéralement « hongroiser ».

Le hongrois, une langue difficile ?

Le hongrois fait partie des nombreuses langues qui sont régulièrement qualifiées de « plus difficiles à apprendre », les principaux arguments étant son nombre excessif de cas (le nombre le plus souvent cité étant 18), son caractère agglutinant et le fait qu’il ne ressemble pas beaucoup à d’autres langues.

Les cas du hongrois ne sont pas particulièrement difficiles : ce sont toujours les mêmes suffixes. Les 6 cas du russe sont plus difficile à apprendre que les 15 ou 18 cas du hongrois (les linguistes ne sont pas d’accord sur le nombre exact parce que ça dépend de la définition de « cas »). Après m’être familiarisé avec l’essentiel de la grammaire, je ne pense pas que le hongrois soit intrinsèquement plus difficile que les autres langues. Sur certains points, il est même plus facile que la plupart des langues d’Europe : par exemple, il n’a pas de genre. Il n’y a même pas de distinction entre « il » et « elle ». Les conjugaisons et les déclinaisons sont globalement assez régulières, malgré quelques imprévisibilités. Cela dit, le hongrois a des aspects que je trouve difficiles, même si je suis sûr qu’on peut s’y habituer avec de la pratique :

  • La grande majorité des mots ne ressemblent à rien de connu, et j’ai souvent l’impression que les terminaisons se ressemblent les unes aux autres.
  • L’ordre des mots est plus libre qu’en français, mais obéit à certaines règles qui semblent dépendre de ce qu’on veut mettre en valeur dans la phrase.
  • Les verbes peuvent être modifiés par des préverbes qui en changent le sens. Par exemple, à partir de beszél (« parler »), on peut former rábeszél (« persuader »), lebeszél (« dissuader »), megbeszél (« discuter »), etc. Le problème, c’est que les préverbes peuvent se détacher du verbe et se balader dans la phrase, un peu comme en allemand mais selon des règles encore plus obscures.
  • Le caractère agglutinant peut donner lieu à des mots assez longs et difficiles à décomposer quand on ne les a pas déjà rencontrés.

J’ai quand même pu trouver quelques ressemblances avec des langues que je connais : le hongrois a deux petits mots très courant, már et még, qui correspondent souvent à « déjà » et « encore », que je comprends mieux grâce leurs équivalents slovaques et ešte. Et l’impératif, qui existe à toutes les personnes et sert aussi de subjonctif, a un usage étonnamment proche de son équivalent en espéranto.

Conclusions

J’ai pu essayer mes connaissances de hongrois lors d’un court séjour en Hongrie. J’ai pu comprendre pas mal de panneaux et d’enseignes, ce qui est toujours appréciable quand on se trouve dans un pays étranger, et j’ai pu commander à manger en hongrois. Par contre, en écoutant les gens parler, je ne comprenais rien sauf quelques mots isolés. J’ai pu à peu près comprendre les gens qui faisaient l’effort de me parler lentement et clairement, mais je ne pense pas que mon niveau soit suffisant pour avoir une conversation qui ne soit pas très basique. Mais en Hongrie, comme dans beaucoup de pays, il suffit de savoir dire quelques mots de la langue locale pour que les gens soient admiratifs (même si on fait plein de fautes).

Cela dit, j’hésite un peu à continuer : sans but précis, il est difficile d’avoir beaucoup de motivation. Le hongrois est une langue que je trouve très intéressante, mais j’ai peur qu’il s’ajoute à la liste déjà trop longue des langues que j’ai étudiées sans jamais atteindre un niveau vraiment utilisable. Pour l’instant je pense que je vais continuer doucement, je connais quelques Hongrois avec qui je peux pratiquer. Le hongrois n’est d’ailleurs pas parlé seulement en Hongrie, mais aussi dans la plupart des régions frontalières, notamment en Transylvanie et dans le sud de la Slovaquie (mais pas dans la région où j’habite, malheureusement).

Quoi qu’il en soit, je ne regrette pas d’avoir appris un peu de cette langue fascinante et intrigante, et je la recommande à tous ceux qui veulent voir comment peut fonctionner une langue très différente de la nôtre.

Accents circonflexes et réformes orthographiques

Il y a quelques jours (hier, pour être précis), divers médias ont rapporté qu’une nouvelle orthographe serait enseignée dans les écoles à partir de la rentrée prochaine. Les réactions outrées ne se sont pas fait attendre : les accents circonflexes vont disparaître ! C’est du nivellement par le bas, ça nuirait à la beauté du français, de mon temps on apprenait à écrire correctement, pourkoi pa ékrir kom sa ou simplifier les maths parce que c’est trop dur, tant qu’on y est ?

Quelques précisions essentielles :

  • La réforme en question date de 1990 et a été largement ignorée. L’Académie française accepte toujours les deux orthographes.
  • Le gouvernement n’y est pour rien. L’Académie française ne fait aucune loi, et ses propositions n’engagent que ceux qui les acceptent.
  • La raison pour laquelle on en parle subitement 25 ans après, c’est que les éditeurs de manuels scolaires ont décidé d’appliquer la réforme (que l’éducation nationale recommandait depuis 2008).

Que dit la réforme ?

Contrairement à ce que l’on a pu entendre, l’accent circonflexe ne va pas disparaître. Les principaux changements sont les suivants (la liste complète est sur Wikipédia) :

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La langue la plus difficile du monde

Dans tous les pays, beaucoup de gens sont convaincus que leur langue, qu’il s’agisse du polonais, du slovaque, du hongrois, du chinois ou même de l’anglais ou du français, est l’une des plus difficiles, si ce n’est la plus difficile au monde.

Pourtant, bien souvent, les difficultés auxquelles les gens pensent ne sont pas toujours celles qui posent des problèmes aux étrangers. Les Slovaques sont souvent impressionnés parce que je décline les mots correctement, mais l’aspect des verbes est beaucoup plus difficile pour moi, alors que pour les Slovaques ce n’est qu’un vague souvenir de lycée. D’ailleurs, les arguments avancés par l’article mentionné plus haut peuvent s’appliquer tout aussi bien au polonais qu’au slovaque. Les Russes pensent que les règles de ponctuation dans leur langue sont difficiles — c’est peut-être vrai, mais il y a beaucoup de choses à maîtriser avant de se soucier d’être pointilleux sur la ponctuation. Et quand nous pensons au difficultés du français, nous pensons aux conjugaisons ou aux liaisons, mais peu de francophones se doutent qu’il existe un ordre strict pour les pronoms et le bon usage de mots comme « de » et « à » ou « y » et « en » semble donner beaucoup de fil à retordre aux étrangers.

Y a-t-il des langues objectivement difficiles ?

Peu de linguistes s’avanceraient à dire que certaines langues sont plus difficiles ou complexes : d’abord parce que définir la complexité d’une langue est très difficile, et ensuite parce que tous les enfants du monde apprennent à parler leur langue avec autant de facilité. Toutes les langues du monde permettent à ceux qui les parlent d’exprimer tout ce dont ils ont besoin. On pourrait naïvement croire que les peuples « primitifs » parlent des langues « primitives », mais il n’en est rien : les langues aborigènes d’Australie, par exemple, n’ont rien de primitif.

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L’espéranto : une langue artificielle ?

« L’espéranto ? Et pourquoi pas l’elfique ? » Voilà un genre de phrase que l’on peut parfois entendre quand il est question d’espéranto. De nombreuses personnes rangent l’espéranto dans le même sac que le klingon ou le dothraki : un jeu peut-être amusant pour certains geeks, mais qu’on ne peut pas comparer aux « vraies » langues.

Pourtant, même si l’espéranto est, à la base, indiscutablement une langue construite, il a à mon avis des qualités qui le rapprochent des langues naturelles et on ne peut pas simplement le ranger dans la catégorie des langues inventées.

En effet, l’espéranto est, à ma connaissance, un cas unique dans l’histoire des langues : une langue créée par une personne qui s’est peu à peu transformée en véritable langue vivante.

Certaines personnes ont du mal à croire que l’espéranto soit une langue vivante, mais c’est un fait indiscutable : je le sais d’expérience, je l’utilise tous les jours, sans me dire que c’est bizarre d’être en train d’utiliser une langue artificielle. Parler espéranto est pour moi aussi naturel que parler français. Si je voulais, je pourrais parler avec ma mère en anglais, mais j’aurais l’impression de jouer à un jeu et en repassant au français je me dirais « Bon, on peut reparler normalement ». Pour l’espéranto, c’est pareil : il m’est arrivé de devoir parler anglais avec des espérantophones que je connais, et quand on repasse à l’espéranto j’ai le sentiment de me remettre à parler normalement, comme si c’était notre langue.

Mais pour moi, la preuve irréfutable que l’espéranto est une langue vivante, c’est que des gens l’utilisent pour s’aimer et élever des enfants. Je connais pas mal de gens qui ont (ou ont eu) un copain, une copine, un mari, une femme avec qui ils utilisent l’espéranto comme langue commune, et je connais plusieurs personnes qui parlent l’espéranto comme langue maternelle. Je suis véritablement surpris que ce fait soit peu connu : une langue inventée parlée comme langue maternelle est un phénomène étonnant et peut-être unique dans l’histoire des langues. La seule exception que je connaisse est un type qui a appris le klingon à son fils, mais il a abandonné l’expérience au bout de quelques années (le fils n’appréciait pas vraiment et la langue manque de vocabulaire pour les objets de la vie quotidienne).

Entre parenthèses, il est intéressant de remarquer que, contrairement à la plupart des langues, ceux dont l’espéranto est la langue maternelle ne sont pas la référence pour savoir ce qui est correct ou non. De toute façon, il est en général impossible de les distinguer des gens qui ont appris l’espéranto à un bon niveau. Étrangement, certains espérantophones natifs ont un accent assez fort : le chanteur Kim a un accent danois incompréhensible pour les débutants.

Les seules autres langues construites qui semblent être parlées par plus d’une poignée de personnes sont l’interlingua, l’ido et le klingon. Mais est-ce que ce sont des langues vivantes pour autant ? Y a-t-il des gens qui se parlent dans ces langues pas comme un jeu, mais parce que c’est leur langue commune ? (Ce ne sont pas des questions rhétoriques : si vous connaissez la réponse, ça m’intéresserait.)

Une autre raison pour laquelle l’espéranto n’est pas une langue construite comme les autres est que, je pense, beaucoup de gens qui le parlent ne le perçoivent pas vraiment comme tel et beaucoup d’espérantistes ne sont pas particulièrement intéressés par les langues construites. Certes, 100 % des gens que je connais qui apprennent le klingon ou le toki pona parlent aussi espéranto, mais c’est loin d’être la majorité des espérantistes. Il y a deux ans, j’ai assisté à une petite conférence en espéranto sur le dothraki, la personne qui l’animait a commencé par poser la question : « Est-ce que quelqu’un ici a déjà appris une langue inventée ? » Je lui ai fait remarquer que, oui, tout le monde ici a appris une langue inventée ; je ne me rappelle pas sa réponse exacte (c’était quelque chose du genre « Oui mais ça ne compte pas vraiment »), mais elle ne semblait pas y avoir pensé.

La limite entre « langue naturelle » et « langue artificielle » n’est pas aussi nette qu’on pourrait le penser. Le lojban est clairement artificiel, mais l’interlingua a été fait pour ressembler aux langues romanes. Et même les langues dites « naturelles » sont souvent plus artificielles qu’on le croit. Le nynorsk et le slovaque littéraire, par exemple, ont été créés en s’inspirant de plusieurs dialectes déjà existants. L’islandais, le tchèque ou le hongrois comportent des néologismes créés consciemment pour remplacer des mots d’origine étrangère. Cas plus étonnant (en tout cas si j’en crois Wikipédia), une petite partie du vocabulaire estonien a été inventée il y a un siècle par le philologue Johannes Aavik : il n’a pas emprunté à d’autres langues ou créé des mots composés, mais réellement inventé des mots en combinant des sons qui lui plaisaient. Encore plus étonnant, le livre Dying Words: Endangered Languages and What They Have To Tell Us de Nicholas Evans rapporte le cas du buin, langue parlée à Bougainville (une île de Papouasie-Nouvelle-Guinée) : cette langue possède des noms masculins et féminins, comme le français, mais dans l’un des dialectes, tous les genres sont inversés. Comme aucun mécanisme linguistique connu ne peut arriver à ce résultat, on suppose que la communauté qui parle ce dialecte a délibérément changé sa manière de parler pour se différencier des voisins. Certes, malgré ces exemples, les interventions conscientes sur les langues échouent assez souvent (comme la réforme orthographique de 1990 en français qui est largement ignorée), mais de nombreuses langues, surtout des langues littéraires, ont une part d’artificialité.

Pour en revenir à l’espéranto, celui-ci partage une caractéristique de plus avec les langues naturelle : il évolue. Johann Martin Schleyer, inventeur du volapük, a refusé que qui que ce soit apporte des changements à sa langue, ce qui a sans doute été l’une des raisons de son déclin rapide. Zamenhof, lui, avait bien compris qu’une langue doit appartenir à tous ceux qui la parlent : il préférait être connu comme « l’initiateur » plutôt que « l’inventeur » de l’espéranto. La brochure qu’il a publiée comportait 900 racines et seize règles de grammaire assez vagues ; la dernière édition du Dictionnaire illustré complet d’espéranto a plus de 16 000 racines (à partir desquelles on peut former beaucoup plus de mots) et le Manuel complet de la grammaire de l’espéranto est un gros pavé (plusieurs centaines de pages sous sa forme imprimée). Comme les autres langues, il n’évolue pas par décret mais par l’usage des espérantophones : l’Académie d’espéranto avait proposé les mots komputero et televizio, mais ils n’ont jamais très utilisés et aujourd’hui tout le monde dit komputilo (où le suffixe -ilo désigne un outil) et televido (qui ressemble plus à la racine vid-, « voir »).

Certains linguistes semblent penser que l’espéranto, étant artificiel, n’a rien à nous apprendre sur le langage. (Pas tous : certains le prennent au sérieux, la plupart s’en fichent.) Ce serait vraiment étonnant qu’un phénomène aussi rare qu’une langue inventée par un type qui s’est transformée en une langue vivante parlée comme langue maternelle ne mérite pas d’être étudié sérieusement.

Avant d’enregistrer un nom de domaine…

…pensez à vérifier qu’il n’y a pas de société qui utilise un nom similaire (voire identique).

Cette fois-ci je suis sûr que ce nom n’est pas utilisé (aucune marque déposée ni nom de domaine ne correspond), et j’ai passé plus de deux minutes à réfléchir au titre du blog et je pense que « Apprenti polyglotte » convient mieux à ce que je raconte ici.

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Seul sur Mars

Le film Seul sur Mars (The Martian) sort en France le 21 octobre. C’est bizarre qu’il sorte aussi tard, je l’ai vu dans mon bled paumé de Slovaquie le 2 octobre.

C’est un film de science-fiction basé sur le roman du même nom, écrit en 2011 par Andy Weir dont c’est le premier roman. La mission Arès 3, troisième mission d’exploration humaine sur Mars, doit quitter la planète d’urgence à cause d’une violente tempête, en laissant derrière un astronaute (interprété par Matt Damon), qu’ils croyaient mort. Celui-ci se retrouve seul sur Mars, avec un équipement prévu pour une mission de 31 jours. Il n’a pas la possibilité de communiquer et la seule solution qu’il voit, c’est d’essayer de survivre pendant quatre ans en attendant la mission Arès 4, déjà planifiée. Il rencontre tout un tas de divers problèmes apparemment insurmontables qu’il doit cependant résoudre.

J’ai beaucoup aimé le film. J’ai trouvé Prometheus catastrophique, mais Ridley Scott a bien remonté le niveau avec Seul sur Mars. J’ai beaucoup apprécié son réalisme : dans beaucoup d’œuvres de science-fiction, les voyages spatiaux ont l’air faciles, mais en réalité ça prend du temps, il faut des quantités énormes de carburant, et l’air, l’eau ou la nourriture peuvent facilement devenir des problèmes. Les scientifiques ne sont pas montrés comme des savants fous ou des génies, mais comme des gens qui travaillent dur pour résoudre des problèmes. xkcd résume bien le film :

Tu sais, la scène dans Apollo 13 où le type dit : « Il faut qu’on trouve comment brancher ce truc à ce truc-là en utilisant les pièces qui sont sur cette table, sinon les astronautes meurent » ? Ben Seul sur Mars, c’est pour ceux qui auraient voulu que tout le film soit comme cette scène.

Le film m’a tellement plu que j’ai tout de suite lu le livre, que je viens de terminer. Je n’ai pas été déçu. Le livre aussi est très bon, plein d’humour et de détails techniques (chimiques, physiques, informatiques) qui plairont aux geeks en tout genres. Le film est fidèle au livre, à la différence que dans le livre, les problèmes que rencontre le héros sont plus nombreux et plus difficiles à résoudre.

Bref, je recommande vivement à tout le monde de lire le livre et d’aller voir le film.

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