La langue la plus difficile du monde

Dans tous les pays, beaucoup de gens sont convaincus que leur langue, qu’il s’agisse du polonais, du slovaque, du hongrois, du chinois ou même de l’anglais ou du français, est l’une des plus difficiles, si ce n’est la plus difficile au monde.

Pourtant, bien souvent, les difficultés auxquelles les gens pensent ne sont pas toujours celles qui posent des problèmes aux étrangers. Les Slovaques sont souvent impressionnés parce que je décline les mots correctement, mais l’aspect des verbes est beaucoup plus difficile pour moi, alors que pour les Slovaques ce n’est qu’un vague souvenir de lycée. D’ailleurs, les arguments avancés par l’article mentionné plus haut peuvent s’appliquer tout aussi bien au polonais qu’au slovaque. Les Russes pensent que les règles de ponctuation dans leur langue sont difficiles — c’est peut-être vrai, mais il y a beaucoup de choses à maîtriser avant de se soucier d’être pointilleux sur la ponctuation. Et quand nous pensons au difficultés du français, nous pensons aux conjugaisons ou aux liaisons, mais peu de francophones se doutent qu’il existe un ordre strict pour les pronoms et le bon usage de mots comme « de » et « à » ou « y » et « en » semble donner beaucoup de fil à retordre aux étrangers.

Y a-t-il des langues objectivement difficiles ?

Peu de linguistes s’avanceraient à dire que certaines langues sont plus difficiles ou complexes : d’abord parce que définir la complexité d’une langue est très difficile, et ensuite parce que tous les enfants du monde apprennent à parler leur langue avec autant de facilité. Toutes les langues du monde permettent à ceux qui les parlent d’exprimer tout ce dont ils ont besoin. On pourrait naïvement croire que les peuples « primitifs » parlent des langues « primitives », mais il n’en est rien : les langues aborigènes d’Australie, par exemple, n’ont rien de primitif.

Même si on arrive à définir clairement la complexité, il peut très bien s’avérer qu’une langue est plus complexe qu’une autre seulement dans certains domaines. Une langue réputée facile (comme l’anglais) peut être ainsi plus compliquée qu’une langue réputée difficile (que le russe) dans certains domaines. Les conjugaisons et les déclinaisons (quasi-inexistantes) en anglais sont sans aucun doute beaucoup plus faciles qu’en russe. Mais l’anglais a deux articles (a et the) qui peuvent poser beaucoup de problèmes à ceux qui n’en ont pas dans leur langue : j’ai entendu pas mal de Slaves les utiliser n’importe comment ou simplement les ignorer, malgré des années d’étude de l’anglais. En russe, c’est simple, il n’y a pas d’article.

Une exception : l’écriture

Vous êtes peut-être en train de vous dire qu’il doit bien y avoir des langues objectivement plus difficiles : l’orthographe du français est très compliquée, et les signes chinois ont l’air impossible à apprendre. Il est important de comprendre la différence entre langue et écriture. La langue est un phénomène oral (en oubliant les langues des signes) et l’écriture n’est qu’un système artificiel qui représente la langue. Les linguistes s’intéressent avant tout au langage parlé ; on apprend à parler bien avant d’apprendre à écrire et l’écriture a été inventée des dizaines de milliers d’années après l’apparition du langage. Toutes les langues évoluent, mais ce qui évolue naturellement, c’est la langue parlée : si certaines langues ont une orthographe si compliquée, c’est entre autres parce que l’écriture, figée ou pas réformée assez souvent, a quelques siècles de retard sur la parole.

On peut donc dire, assez objectivement, que l’orthographe du français est plus compliquée que celle de l’italien, et que maîtriser les écritures japonaises est beaucoup plus difficile qu’apprendre l’alphabet grec. Mais la langue reste, à la base, orale : on peut très bien décider d’écrire une langue avec un autre alphabet, ça reste toujours la même langue. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec le turc, auparavant écrit en alphabet arabe mais qui utilise l’alphabet latin depuis 1928, ou le serbe, qui peut s’écrire en latin comme en cyrillique (les deux sont officiels en Serbie). Mais même si l’écriture est secondaire d’un point de vue linguistique, d’un point de vue pratique, pour celui qui apprend une langue, elle peut représenter une difficulté supplémentaire.

La différence avec la langue maternelle

L’un des principaux facteurs de la facilité d’une langue est évidemment la différence avec la langue maternelle. Il semble évident que pour un Français, apprendre le thaï, langue qui n’a rien de commun avec la nôtre, est bien plus difficile qu’apprendre l’italien, langue que l’on peut assez bien comprendre même après un court apprentissage.

La proximité peut cependant être trompeuse. Je travaille par exemple en Slovaquie avec une Polonaise et un Ukrainien. La Polonaise parle très bien slovaque, mais elle fait des fautes que je ne ferais jamais parce qu’elle est influencée par sa langue maternelle, et les gens se rendent souvent compte assez vite qu’elle est étrangère. Elle ne sait même pas vraiment écrire en slovaque et me pose souvent des questions d’orthographe très basiques. Quant à l’Ukrainien, il comprend assez bien le slovaque, mais il quand il essaie de parler il utilise énormément de barbarismes.

La motivation

La motivation est bien sûre très déterminante pour le succès de l’apprentissage d’une langue. J’ai pu apprendre le russe à un niveau suffisant pour avoir des conversations en partie parce que j’étais très motivé. Et si de nombreux lycéens français, après plusieurs années d’étude de l’allemand, sont incapables de dire une phrase dans cette langue, c’est principalement parce qu’ils s’en fichent.

Trouver des ressources

La difficulté pour apprendre une langue ne dépend pas seulement de critères linguistiques, mais bien souvent de questions pratiques. Selon moi, l’une des raisons pour lesquelles beaucoup pensent que l’anglais est une langue facile, c’est qu’il est omniprésent et qu’il est difficile de ne pas y être exposé. À l’inverse, il semble évident que si on n’a personne avec qui parler dans une langue donnée et qu’on ne peut même pas mettre la main sur un manuel, comme c’est le cas pour la plupart des langues minoritaires, on progressera difficilement. D’ailleurs, si vous cherchez des ressources pour des langues rares, je vous suggère de consulter cette liste.

C’est pour ça que je pense que la langue vivante la plus difficile au monde est sans doute celle que parlent les Sentinelles : non seulement il n’existe aucun dictionnaire, aucune description linguistique et aucun enregistrement, mais en plus vous devez mettre votre vie en danger si vous voulez la pratiquer.

Et l’espéranto ?

Les espérantistes – moi compris – prétendent généralement que l’espéranto est facile, ou en tout cas plus facile que les autres langues. D’un autre côté, comme dit plus haut, la plupart des linguistes vous diront qu’il n’existe pas de langue intrinsèquement « facile » et que la facilité d’apprentissage dépend surtout de la ressemblance avec la langue maternelle.

Alors, qu’en est-il réellement ? Comme la plupart des espérantistes, j’ai beaucoup d’anecdotes à ce sujet, mais une réponse impartiale est difficile à donner : il y a eu très peu d’études sur le sujet. Selon une étude citée dans ce rapport, par exemple, le temps nécessaire à un élève francophone pour atteindre un niveau « standard » est de 2000 heures pour l’allemand, 1500 pour l’anglais, 1000 pour l’italien et 150 pour l’espéranto. Je ne sais pas ce que donnerait une étude similaire chez des gens d’autre langue maternelle.

D’un autre côté, si l’espéranto est facile, pourquoi les gens font-ils des fautes ? N’importe quel groupe Facebook en espéranto est bourré de fautes. Je suppose que la raison est que la plupart des participants sont des débutants. Mais je connais aussi des gens qui l’ont appris il y a des années et qui continuent à faire des fautes. Certaines personnes avec qui je travaille, et donc qui utilisent l’espéranto quotidiennement, ne peuvent pas publier de texte en espéranto sans se faire relire. Mais là aussi, je pense qu’il faut comparer avec les autres langues : tous mes collègues qui font des fautes en espéranto ont un niveau très faible en anglais, qu’ils ont pourtant étudié pendant des années à l’école – sauf l’Irlandais, pour des raisons évidentes, mais lui aussi est incapable de parler les langues étrangères qu’il a apprises à l’école.

On reproche souvent à l’espéranto d’être « trop européen », et donc difficile à apprendre pour les autres peuples : je n’ai pas autant d’expérience avec les espérantophones asiatiques que les européens, mais l’été dernier j’ai pu parler avec quelques Japonais ou Coréens sans trop de problèmes. J’imagine cependant que c’est plus difficile pour eux, ce que m’a d’ailleurs confirmé une Coréenne. D’un autre côté, les Hongrois sont capables d’apprendre l’espéranto aussi bien que n’importe qui en Europe et la Hongrie est probablement l’un des pays avec la plus grande concentration d’espérantistes, bien que leur langue soit très différente des autres langues d’Europe (pour eux, les mots de l’espéranto ne ressemblent à rien et la grammaire est assez différente).

Mon expérience me pousse donc à penser que l’espéranto, étant une langue construite (même s’il se rapproche des langues naturelles) n’a pas toutes les complications des langues naturelles, ce qui le rend plus facile à apprendre, mais j’attends toujours des études scientifiques à ce sujet.

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2 réponses

  1. Nicolas V. dit :

    Article sympa! J’ai bien aimé « Dans tous les pays, beaucoup de gens sont convaincus que leur langue […] est l’une des plus difficiles » et « l’une des raisons pour lesquelles beaucoup pensent que l’anglais est une langue facile, c’est qu’il est omniprésent ». Deux affirmations très vraies selon moi aussi!

    Tu permets que je partage?

    Au fait, j’ai moi aussi un blogue (irrégulièrement alimenté) que j’écris plus ou moins discrètement. J’ai quelques articles sur les langues, mais pas seulement…

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